Ingénieurs étrangers: le permis d'exercice est-il incontournable ?

À leur arrivée au Canada, la plupart des ingénieurs étrangers découvrent les « dissonances » entre la politique fédérale d’immigration qualifiée et les exigences des ordres professionnels provinciaux. Sélectionnés grâce à leurs diplômes, ils sont souvent obligés de retourner à l’école pour les faire valider. Le jeu en vaut-il la chandelle ?

Pour les ingénieurs étrangers, le permis d'exercice est-il incontournable?

Pour faire partie des 160 000 ingénieurs recensés au Canada, les règles sont claires. Au pays, la profession est réglementée, et nul ne peut exercer en tant qu’ingénieur sans un permis dûment délivré par l’un des 12 ordres professionnels provinciaux. « Le permis d’exercice est très important pour la sécurité du public ! » explique Marie Lemay, chef de la direction d’Ingénieurs Canada, l’organisme national qui regroupe ces institutions. « C’est la marque de la qualité, de l’expérience et du professionnalisme des diplômés en génie. » C’est une saine précaution que de contrôler l’accès à un métier dont les réalisations peuvent mettre en danger les citoyens. Mais dans la pratique, tout se complique.

Ottawa dit « oui », les ordres disent « peut-être »

Selon Statistique Canada, l’immigration permanente des ingénieurs étrangers vers le Canada a été multipliée par 10 de 1980 à 1997. Depuis, le phénomène ne cesse de s’amplifier. En 2006, 105 949 travailleurs qualifiés – dont une majorité de diplômés en génie – ont bénéficié de ce type de visas. Cet afflux massif de cerveaux vise avant tout à faire face à la pénurie d’ingénieurs qui touche certaines régions (Alberta et Colombie-Britannique, en particulier) et certains domaines du génie (chimique, pétrolier, mécanique, civil, transports…).

Principal critère de sélection des candidats pour Ottawa : leur niveau de qualification. Pour les ordres provinciaux, en revanche, tous les diplômes ne se valent pas. « Il y a un gros décalage entre la politique d’immigration canadienne, selon laquelle plus on a de diplômes et plus on a de chances d’être retenu comme résident permanent, et la réalité d’un marché du travail régi par des ordres professionnels qui ne reconnaissent pas toujours les formations étrangères », explique Yann Hairaud, président de l’Association montréalaise pour l’emploi (AMPE-CITI), structure qui facilite l’intégration des immigrants francophones au Québec.

Concrètement, les diplômes des grandes écoles des États-Unis, d’Australie, du Royaume-Uni ou de la France sont automatiquement reconnus grâce à des ententes passées avec Ingénieurs Canada. Mais ceux de la majorité des immigrants – chinois, indiens, maghrébins, roumains… – doivent être validés par des évaluations complémentaires. « Dans le meilleur des cas, ce ne sont que quelques examens », affirme Yann Hairaud. « Mais le plus souvent, les ingénieurs étrangers doivent reprendre leur formation en tout ou en partie. Ces procédures peuvent prendre jusqu’à trois ans, elles sont extrêmement coûteuses et ne présentent aucune garantie de succès. La déception peut être immense pour les immigrants. »

Une expérience douloureuse

Arsinoé Diop en sait quelque chose. Sélectionné par le Canada grâce à son diplôme d’ingénieur en télécommunication obtenu en Russie, ce Camerounais d’origine a déposé une demande d’équivalence à l’Ordre des ingénieurs du Québec à son arrivée en 2004. En retour, l’institution lui a demandé de passer quatre examens sur une durée de deux ans. « J’étais très motivé, ça me semblait incontournable ! » se souvient-il. Arsinoé a donc intégré l’École Polytechnique de Montréal pour suivre des cours comme « Professionnalisme et valeurs » ou « Économie et communication ».

Le trentenaire a rapidement déchanté lorsqu’il a été contraint d’abandonner l’emploi d’appoint qu’il s’était trouvé, sous la menace de ne plus pouvoir participer aux enseignements d’équivalence. Au bout de deux semestres, ses 5000 euros d’économies étaient épuisés, et il a dû quitter la formation. Malheureusement, la carrière d’Arsinoé est toujours en attente aujourd’hui. Agent de sécurité la nuit, il continue à chercher le poste de ses rêves dans les télécommunications. « Ce qui est décevant ici, c’est que chaque institution donne une information différente », affirme-t-il. « Mais malgré mes dettes, je suis obligé de garder le sourire… Le jour où je perdrai espoir, je plierai bagage et je rentrerai enseigner au Cameroun. »

Des ingénieurs officieux

Pénurie de professionnels oblige, de nombreux immigrants ont cependant réussi à éviter les ordres provinciaux en se faisant embaucher comme ingénieurs sans en avoir le titre officiel. Tout dépend des secteurs d’activités. « Dans le génie civil ou dans les transports, le permis d’exercice est indispensable pour signer des plans », explique André Berthiaume, du cabinet de recrutement spécialisé Tech’Aid. « Sans ce précieux sésame, il est quasi impossible de travailler. »

Mais dans d’autres branches comme l’informatique ou l’industrie, les occasions sont plus nombreuses pour les étrangers. Moins exposés, ils y jouent plus souvent des rôles de gestionnaires de projets techniques. En général, les immigrants commencent par accepter des emplois sous-qualifiés. « La problématique principale est de décrocher un premier poste, d’entrer dans l’entreprise », affirme André Berthiaume. « Après quelques mois, les portes s’ouvrent plus facilement en interne ou par le réseau. Être ou ne pas être membre d’un ordre est alors une question moins importante. » À Montréal, Jérôme Doloy a réussi à décrocher un poste de cette manière. Pour le compte de SNC-Lavalin, le jeune homme est chargé d’optimiser les consommations énergétiques d’une cinquantaine d’édifices gouvernementaux. Titulaire d’un diplôme universitaire français d’ingénieur en gestion de l’énergie (non reconnu par l’Ordre des ingénieurs du Québec), il a dû prouver ses compétences sur le terrain pour pouvoir évoluer dans son domaine. « Je n’ai pas besoin du permis, car je ne signe pas de documents en mon nom », dit-il. « Mais je me considère quand même comme un ingénieur et je suis considéré par mes employeurs. Ça me suffit… »

En 2008, on connaîtra le nombre exact de ces ingénieurs « officieux », grâce à une grande enquête nationale initiée par Ingénieurs Canada. Ce qui est sûr, c’est que le Canada a plus que jamais besoin de cette main-d’œuvre. « Nous souhaitons intégrer les étrangers dans la profession », affirme Marie Lemay, chef de la direction d’Ingénieurs Canada. « Mais nous maintiendrons coûte que coûte les standards du génie canadien. » La position de l’institution est ferme : au pays des accommodements raisonnables, il n’y aura pas d’équivalences « déraisonnables ». Pour être ingénieur canadien, un diplômé étranger doit et devra toujours prouver ses connaissances selon les normes canadiennes, par l’entremise d’un examen ou sur le terrain. Pour autant, compte tenu des besoins, certains secteurs restent ouverts aux professionnels compétents et motivés. Le tout est de vérifier si votre métier fait partie des professions obligatoirement réglementées ou si votre secteur autorise à exercer sans le fameux titre…



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